Les yeux d’Estelle
Paul Lefèvre, le lundi 23 février 2009 à 04:00
Une nouvelle fois, le petit visage s’est fondu dans l’ombre, une nouvelle fois, la piste s’est arrêtée au même point que l’espoir.
Ce n’était pas Estelle Mouzin. Voilà maintenant six ans qu’elle a disparu, à 100 m de chez elle, un soir d’hiver, au bout de la rue tranquille, à Guermantes. Aujourd’hui, tout le monde la reconnaît, cette gosse, dès que sa photo apparaît quelque part.
La dernière fois qu’elle m’a souri, de sa petite façon tranquille, c’était sur le mur, à gauche, en entrant dans le commissariat de mon quartier, avec la petite famille triste des enfants que l’on recherche. La mèche sur le côté, elle venait de rire ou de jouer lorsque la photo a été prise.
Six ans qu’on la cherche partout, il n’est pas possible qu’on puisse disparaître ainsi ! Si, c’est possible, la preuve. On avait cru la reconnaître dans, disons, le catalogue d’un site pédophile, en Estonie.
C’est vrai que le visage, sur la photo, pouvait présenter quelques similitudes. Surtout si on avait envie que ce soit vrai. C’était faux, Estelle n’était pas là-bas, elle n’est pas non plus ici. Où est-elle ? Elle aurait aujourd’hui 15 ans, petite bonne femme vive et joyeuse.
Quand je pense à sa mère et à son père qui vivent depuis aussi longtemps avec le souvenir des rires et des pleurs d’Estelle, j’aurais envie de les soulager en prenant à mon compte un peu de leur douleur. Mais cela ne se partage pas. Il n’y a rien de plus horrible comme punition non méritée que ne pas savoir ce qu’est devenu l’être qui a disparu soudain de votre vie.
Le doute sur la vie ou la mort, le doute sur le pourquoi de ce vide, le doute sur ce qui s’est passé avant. Et alors que je regarde une fois de plus les yeux d’Estelle, je me demande soudain : « Mais qui est donc cette autre petite fille, celle du site, en Estonie.
D’où vient-elle avant d’être ainsi proposée aux pervers, quel est aujourd’hui son destin ? » C’est vrai qu’elle avait dû avoir, un jour, elle aussi, le demi-sourire et les yeux d’Estelle.
http://www.francesoir.fr/faits-divers/2009/02/23/les-yeux-d-estelle.html